“Le petit roi des pommes” ou “Dommage que le tigre ne soit pas végétarien”
Le petit roi des pommes
ou dommage que le tigre ne soit pas végétarien
Un conte animé et filmé par Joël Farges
Le projet : note d’auteur et synopsis
- Sutho, veux-tu que je te raconte une histoire ?
- Elle est triste ton histoire ?
- Oui, mais elle finit bien. Et tu verras que notre héros ne se laisse pas faire…
Un père qui aime raconter des histoires s’inspire des circonstances de l’adoption de son fils pour broder un conte philosophique sur l’état du monde.
Sutho – son héros porte le prénom de son garçon (Sutho signifie Cœur pur en langue Khmère) - devra traverser le monde pour comprendre d’où il vient et où il va.
Et comme au Cambodge - pays de naissance de son fils - notre conteur se sert d’écrans d’ombres pour raconter les péripéties rocambolesques de l’odyssée de Sutho.
Au gré des récits, et selon les pays traversés, différents styles de théâtres d’ombres seront utilisés. Cambodgien, Chinois, Indien, Turc…
Puis, le récit s’étant porté en France, notre narrateur utilise des techniques plus contemporaines de manipulations de marionnettes de bois.
Jusqu’à ce que notre héros découragé de n’être sur le théâtre du monde qu’une petite ombre prenne vie pour devenir un être de chair et de sang.
Un petit garçon au goût immodéré pour les pommes de jardin.
Voici l’histoire inventée par notre narrateur qui fait à la fois l’acteur, le mime, les voix des personnages, l’affabulateur et le montreur d’ombres :
Il était une fois… Un tyran. Un tyran qui s’appelait Maniac III.
Et ce tyran ne pouvait pas avoir d’enfants. - Si moi je n’en ai pas, personne n’en aura !
Aussi ordonna-t-il de faire massacrer tous les enfants de son pays pour être libéré de cette obsession.
Ce petit pays appelé autrefois le pays du sourire devint alors le pays des pluies et des larmes.
À la frontière de cet infortuné pays, dans l’ignorance de la folie tyrannique, il y avait un petit garçon.
Il allait avoir dix ans. Il s’appelait Sutho.
C’était un pauvre petit paysan qui vivait péniblement du riz qu’il plantait avec sa mère et sa sœur.
Sutho et Lila étaient les deux derniers enfants de ce pays remplis de pleurs. Les tueurs surgirent pressés d’en finir.
La mère s’interposa. Elle fut tuée en protégeant la fuite de ses enfants.
Sutho et Lila réussirent à se sauver au-delà des frontières.
Là, au cœur des forêts, ils se crurent sauvés.
Mais soudain, les deux enfants entendent un rugissement. C’est un tigre prisonnier d’un piège.
Sutho n’écoutant que son cœur, ouvre la cage.
Le tigre se tord de douleurs tant son ventre est creux.
Et aussitôt, l’ignoble bête prétend boulotter ses bienfaiteurs.
Sutho ne se laisse pas faire. Il crie. Il hurle. Il proteste. Il appelle.
Un brave ouistiti s’interpose. Il plaide en leur faveur. Reproche son ingratitude au cruel félin.
- On ne peut pas tout de même reprocher au tigre, sa tigritude.
- Ce petit garçon n’a écouté que son cœur, il est bon.
- Oui, tu as parfaitement raison, il est bon. Juteux et savoureux.
Le petit singe réputé pour emberlificoter les raisonnements les plus simples, embrouille le tigre. Ses arguments font mouche. Le tigre pour toute réponse rétorque que les hommes sont plus cruels que lui. Ils tuent, pillent, massacrent non pas pour se sustenter mais pour le plaisir… Le Singe contredit aussitôt de tels dires. Il montre et démontre la mauvaise foi de celui qui prétend bâfrer un innocent. Un exemple de plaidoirie devant tant de mauvaises fois du tigre qui affirment que les hommes sont : 1. Cupides, 2. Cruels. 3. Haineux. 4. Irresponsables. 5. Racistes. 6. Egoïstes. 7. Imprévoyants. 8. Prétentieux…
Le tigre las de discourir consent à être magnanime. Il accepte de surseoir à son repas. Mais à une condition ! Que Sutho lui déniche un animal, un seul, quel qu’il soit - une puce, un pou, un paon - qui lui dise du bien des hommes.
- En attendant ta sœur reste avec moi, car si je suis magnanime, je n’en suis pas pour autant bête.
Si tu parviens à tes fins, je libérerai ta sœur et deviendrai végétarien.
Ainsi, commencent les pérégrinations de Sutho et de son singe en quête d’un animal qui loue la bonté des hommes.
Hanuman (car tel est le nom du petit Singe hâbleur) affirme sûr de lui :
- J’ai dans le pays du grand équilibre, une amie. Une méduse tout ce qu’il y a de plus belle… Et qui est la fille unique de la reine du fil d’argent.
Elle se marie au fils du roi de la perle. Un calamar tout ce qui est de plus digne.
Je suis de la noce. Elle témoignera de la bonté humaine car elle gagne beaucoup dans son commerce avec les hommes.
Notre tigre deviendra végétarien, sois sans crainte.
Les noces sont somptueuses.
Notre singe raconte avec admiration la soudaine fortune de son amie. La mère fit dans le fil translucide. Le fabriqua à pas cher (ses ouvrières, elles aussi n’étaient pas payées cher !). Et vendit le fil aux hommes qui étaient très contents d’avoir du fil à pas cher.
Et de fil en aiguilles, la mère ouvrit des usines qui faisaient dans le fil si peu cher que bientôt il n’y eût de par le monde que ses usines à elle pour fabriquer le fil à pas cher. Et pour devenir plus riche encore, la reine mère eût l’idée de ce judicieux mariage. Sa fille épousera le fils de la perle fine et ensemble, ils enfileront des colliers de perles que les hommes seront très contents de les acheter à pas cher. C’est bien vu, non ?
Et pour fêter leur union et leur bonne fortune, ils n’ont pas regardé à la dépense. En une seconde, ils dépensent bien plus que les salaires de toutes les vies des mille ouvriers qui pourtant triment dur dans leurs manufactures.
Les dépenses sont si clinquantes dans ce grand empire qui pourtant depuis des années promet le grand équilibre et des lendemains qui brillent, que les prolétaires du nouveau consortium sont indignés.
Furieux, courroucés, ils sortent des quartiers populaires où ils vivent difficilement et manifestent:
- Nous n’enfilerons pas des perles pour des clous !
Les nouveaux mariés furieux d’être dérangés dans leurs justes noces envoient leurs crabes.
Et c’est un pugilat sur la place de l’Amitié où bientôt ne reste debout qu’un seul petit calamar malingre face à une rangée de crabes prêts à l’écrabouiller…
- Cette Méduse est bien trop cupide, le tigre a raison !.
- Elle n’est pas cupide, Sutho. Elle est capitaliste !
Sutho qui n’est pas sensible à la nuance, se désespère :
- Nous ne trouverons jamais un animal bien qui dise du bien des hommes ?
- Je connais un ami qui ne crèche pas loin. Un gecko qui vit grassement en compagnie des hommes. Il se fera bien volontiers le chantre de la bonté des humains.
Mais - hélas, trois fois hélas… - et pourquoi faut-il qu’il y ait beaucoup de mais dans notre histoire ? Mais, notre gecko - autrefois copain comme cochon avec notre bavard impénitent - est estropié à cause d’une petite querelle que les hommes n’ont su apaiser. Une petite querelle qui a vite dégénéré : le propriétaire de la maison où notre gecko créchait voulait se marier. Il part faire sa demande. Laisse sa vieille mère à la maison.
C’est alors que notre gecko est asticoté par un vaurien. Il prétend lui ravir sa place. Le gecko appelle à l’aide. Au Secours !
Aucun des animaux de la basse-cour ne souhaite intervenir. Ni le chien enchaîné à sa niche, ni le cheval qui ne veut pas se mêler de basse police, ni le coq qui a d’autres chats à fouetter, ni la vache qui rumine…
L’asticoteur met le feu au toit, et le toit embrasé tombe sur la vieille mère.
La mère est brûlée au trente sixième degré, le fils alerté est horrifié, il fait chercher son frère. L’étalon est fouetté à l’aller comme au retour. La bouche en sang, les naseaux en feu, son cœur éclate et comme il faut bien nourrir la famille qui accourt aux funérailles de la vieille mère qui trépasse, le coq est plumé, la vache est débitée…
Le frère s’étant enivré crie que tout ça c’est de la faute de son frère, que s’il n’avait pas laissé sa vieille mère seule… Les deux frères se battent. Un pugilat saignant. La fiancée délaissée revient chez elle. Elle se dit déshonorée. Sa famille demande réparation…
Depuis, nul ne sait qui est avec qui et ni pourquoi tous se déchirent, se haïssent et crient vengeance.
L’île de la paix éternelle est devenue l’île de la guerre permanente.
Sutho se désespère. Le tigre a raison. Les hommes sont haineux et n’aiment que la haine ! Pourquoi ?
À cette question, notre Hanuman pourtant si guilleret n’a pas de réponse.
Il a juste une nouvelle idée : poursuivre son chemin et partir en quête de son ami Pégase le crack.
Et les voilà, de nouveau en route vers cet ami qui dira du bien des hommes.
Cet ami vit dans des contrées froides que l’on appelle le pays de l’envers et l’endroit. Un jour, les riches qui n’y sont pas nombreux, dominent les pauvres qui sont très pauvres et très nombreux. Le lendemain, les pauvres renversent les riches et quelques uns (peu nombreux – ceux qui gèrent la dictature du prolétariat) ceux qui étaient pauvres dominent les pauvres qui sont restés pauvres et les riches qui sont devenus pauvres car on leur a tout pris. Puis, le surlendemain, quelques nouveaux riches disent qu’avant c’était mieux. Et tout redevient comme avant, mais autrement, les nouveaux riches (encore moins nombreux) dominent ceux qui sont toujours pauvres et toujours plus nombreux…
Sutho n’a rien compris à cette leçon d’histoire. Il n’a vu que les miséreux et qui sont restés misérables…
Hanuman lui répond qu’il ne comprendra décidément jamais rien au fonctionnement des sociétés humaines.
- Ah mon brave Pégase, te voilà ! Mais… Mais - encore un mais ! - Hanuman l’intrépide ne peut que constater que Pégase, son ami le crack, qui volait au-dessus des pistes aurait bien volontiers loué la bonté humaine mais les infortunes l’ont épuisé. Le crack Pégase n’est plus qu’une carne malheureuse.
- Dès ma naissance, je fus haï… Les riches déjà détestaient mes taches blanches. Quand ce fut la dictature du prolétariat, ce fut à cause de mes taches noires ! Est-ce ma faute si je suis pie ?
- Mais parfois tu fus chéri ?
- Oui, une seule fois de ma vie. Quand un pauvre très pauvre s’aperçut que je pouvais courir plus vite que mes semblables. Il gagna des fortunes au point de changer de camp. De prolétaire, il devint nouveau riche. Il oublia les couleurs de ma robe et tous ceux qui gagnaient grâce à mes courses folles oublièrent les tâches qui les incommodaient tant.
Et puis un jour, je me rompis le cou… Je ne valais plus rien. Mes tâches firent de nouveau horreur, je fus à nouveau ce que j’avais été : un souffre-douleur.
Sutho s’interroge : Le tigre a encore raison, les hommes sont racistes. Tu ne le crois pas Hanuman ?
À cette question, le singe n’a qu’une réponse. Il est bien obligé de dire oui.
Et Sutho n’a pas le cœur à demander au malheureux de le suivre dire du bien des hommes car il sait d’avance que la réponse sera : non.
Le voyage se poursuit. Et toujours les mêmes déconvenues : aucun animal qui veuille dire du bien des hommes.
Ils croisent des ânes, des mules déçus par l’ingratitude de leurs muletiers, des moutons égorgés qui baignaient dans leur sang, des chèvres pleurant leur chevreau…
Sauf parfois, dans un paysage paisible, un paysan décharné prenant soin avec bienveillance de son buffle qui l’accompagne dans son travail.
Mais Sutho n’a pas le cœur à emmener le buffle et en priver son ami car sans lui que deviendrait le pauvre paysan ?
D’autant que Hanuman n’est pas à bout de ressources. Il a eu un coup de cœur autrefois, une sublime chatte persane… Ishtar. À Bagdad ….
Mais (encore un mais !) en route pour Bagdad, ils apprennent que leur amie n’y est plus… Pour cause d’envahissement des libérateurs…
Encore une histoire inextricable… Encore une histoire impossible à comprendre pour un petit voyageur d’à peine dix ans.
Mais depuis sa libération, attentats et crimes ravagent Bagdad.
Ils suivent la cohorte des réfugiés jusqu’au pays de la Porte sublime. Nos deux amis se retrouvent à Istanbul, à la recherche d’Ishtar.
Et pour la retrouver, nos deux amis chantent un rap bien balancé: « Je cherche après Ishtar mais crains ne la trouver que trop tard… »
Mais - et dans notre histoire, il y a toujours de nouveaux mais qui gâtent tout - notre charmante Ishtar ne se montre pas. Pourquoi ?
Parce que leur explique un aimable Stambouliote Ishtar comme beaucoup de réfugiée a demandé l’asile politique à l’Europe et cette demande lui a été refusée. Il y avait plus de 170 000 réfugiés irakiens à appeler au secours. Seuls 90 ont reçu une réponse positive… Chiffres officiels.
Depuis Ishtar se cache de peur d’être jetée en prison et réexpédiée dans son pays où il ne fait plus bon vivre.
À force de chanter à tue-tête, un vieux chat se manifeste. Il est réfugié et Afghan. Il connaît Ishtar et les mène après de la belle réfugiée.
Sa vie de réfugiée l’a rendue amère et cruelle mais c’est la vie ! dit-elle résignée. Autrement dit, elle n’a plus de vie du tout.
Ne sachant plus où aller, ni que faire, elle est prête à suivre nos amis et à dire au tigre ce qu’ils voudront.
Mais (oui, encore un mais), quand ils allaient se mettre en route, elle est embarquée par la police avec nos deux amis qui eux non plus sont sans papiers.
- Ne suis-je pas un citoyen du monde ? Et n’ai-je pas le droit d’être un étranger ? N’ont-ils jamais été étrangers à quelqu’un ?
- Tu m’embêtes avec toutes tes questions ! répond Hanuman excédé.
Mais – mais cette fois, le mais est de bon augure - notre narrateur devant les récriminations de son fils qui trouve que « trop, c’est trop, cette histoire est trop triste ! » libère notre vaillant Sutho d’un coup de trombone magique.
Nos deux amis s’enfuient par les toits.
Et attirés par une musique envoûtante, ils se faufilent dans un lieu où des derviches tout de blanc vêtus tournent et tournent…
Sutho est fasciné par un jeune derviche. Ce jeune sage donne au petit garçon et pour la première fois dans notre histoire, le désir d’être un humain.
- Je veux rester avec toi. Tu seras mon maître. Je deviendrai bon. Je cajolerai un rat qui finira bien par dire du bien des hommes et ma sœur ne sera pas mangée.
- Ce n’est pas moi qui suis ton maître, c’est la route que tu suis… C’est en suivant ta route que tu deviendras un homme. Au bout de ta route, tu trouveras une petite vallée. On l’appelle la bien nommée, la vallée heureuse. Dans cette vallée, il y a un pommier. Et dans ce pommier, il y a une pomme. Et dans cette pomme, il y a un ver. Ce ver te dira du bien des hommes qui chérissent ces pommiers.
Mais, sur la route de la vallée heureuse, nouvelle épreuve. Le redoutable Mondiablo a sévi dans les vergers. Les pommes dont les saveurs étaient si nuancées - au point que les hommes se demandaient toujours lesquelles ils préféraient - ont été éradiquées au profit de l’insipide pomme bleue et carrée.
Insipide ? Comme ça tout le monde s’accorde sans contester sur son insipidité.
Carrée ? Car must du must, elle est carrée parce qu’ainsi plus facile à transporter.
Bleue parce qu’elle est séduisante pour les publicités et que le perfide Mondiablo a fait que le bleu de la pomme – must du must - a dorénavant et à jamais - horreur que le ver soit dans le fruit.
Où maintenant trouver ce ver puisqu’il a été chassé de son paradis ?
Où trouver la vallée heureuse ? Existe-t-elle encore ? Mondiablo l’aurait-il épargnée ?
Pour le lancement médiatique de cette pomme carrée, et à la grande jouissance de ses invités, Mondiablo retient prisonnier l’ancien roi déchu des pommes.
Sa majesté détrônée est accompagnée de son malheureux Premier Ministre. Le célèbre Pomodor.
Sutho s’approche de la cage où Mondiablo a enfermé le monarque sans couronne.
De sa voix de petit garçon, Sutho interroge : – Seriez-vous où se trouve au juste la vallée heureuse ?
Pomodor pense savoir où elle se trouve la vallée heureuse…
- C’est bien une vallée heureuse même si elle a un seul pommier, mon garçon ?
- Sans doute…
- Et c’est bien un beau pommier même s’il a une seule pomme ?
- Assurément !
- Et c’est bien une bonne pomme même si dedans, il y a un petit ver qui s’y prélasse ?
- Oui, c’est bien.
La vallée heureuse n’est de fait qu’un petit jardin qui ressemble fort à celui de notre vrai Sutho.
Mais, qu’importe, Sutho, le roi déchu et son ministre d’état trouvent dans la chair pulpeuse de l’unique pomme de jardin, un petit ver heureux.
Sutho profite de ce bonheur pour lui faire dire du bien des pommes…. Euh ! non des hommes.
Et pour le récompenser, Pomodor qui est un peu devin – un devin qui, avec son seul fluide miraculeux de cryofloribondité, fait fructifier en un tour de main le pommier qui se couvre de pommes rouges, jaunes, vertes et même d’or…
Enfin, bref…
Revenu près du tigre avec la preuve flagrante que les hommes sont bons, Sutho constate que sa sœur (qui a bien grandi depuis le temps qu’elle attend) ne s’en est pas laissé conter et le félin furieux qui sortait griffes et montrait les dents, n’est plus qu’un gros chat docile devenu végétarien, maté par la sœurette. Preuve supplémentaire nous dira le tigre que les hommes et les femmes ne sont pas vraiment bons !
Entre-temps, et parce que dans un synopsis, on ne peut pas tout raconter, il y a bien d’autres péripéties - toutes prouvant bien sûr la grande sagesse des hommes… - et comme tout est bien qui finit bien, notre Sutho après proposition unanime sera élu par les habitants de la vallée heureuse petit roi des pommes de jardin.
Et aura pour privilège le droit de manger autant de pommes qu’il veut… avant de repartir sur les chemins du monde.
Déclaration d’intention
Le petit roi des pommes fait suite à mon film Serko qui montrait de très brèves séquences d’ombres.
Des spectateurs se sont dits étonnés par cette forme de narration.
Ils croyaient que je l’avais inventée.
Mais en réalité, j’avais utilisé des spectacles d’ombres tels que l’on pouvait en voir à Paris au XIX°, au Chat noir.
Célèbre théâtre parisien d’ombres qui présentait des fantasmagories poétiques de créateurs comme Caran d’Âche ou Henri Rivière.
La marche de l’étoile est l’un des chefs d’œuvres de cet art éclipsé par l’avènement du cinématographe.
Le Musée d’Orsay depuis quelques années en propose une belle réhabilitation.
Ces spectacles d’Ombromanie (comme l’on disait joliment à l’époque) sont la part originelle du cinéma.
Et ils nous venaient de la lointaine Asie.
J’ai toujours été fasciné par ces théâtres javanais, chinois, cambodgiens ou turcs.
Je suis à la lettre ombromaniaque.
Mon projet est d’amalgamer de l’ancien avec du contemporain.
Et raconter à la manière des spectacles d’antan, une histoire d’aujourd’hui ancrée dans les problèmes de notre temps. C’est, je crois, la singularité du projet.
Le contraste entre l’expression traditionnelle et la problématique d’aujourd’hui.
Il existe différents styles d’écrans d’ombres. Certains sont en noir et blanc (et utilisent de figures en zinc, en cuir tanné), d’autres sont en couleurs (et se servent de peaux fines pour leurs transparences, de papiers huilés ou depuis peu de celluloïd), d’autres sont en couleurs denses (et le cuir tanné de buffle ou d’âne est peint avec des couleurs sombres). Les figurines sont parfois peintes sur le papier, à l’aquarelle ou à la gouache. Parfois finement ciselées dans le cuir, d’autres fois, juste découpées en silhouettes….
La manipulation aussi est différente selon les contrées. À plusieurs mains, le corps de ceux qui animent sont visibles. D’autres au contraire masquent toute présence des animateurs. Il peut y avoir derrière l’écran jusqu’à trente manipulateurs. Ils peuvent quatre à animer une seule marionnette. Parfois en Chine, ce sont des troupes de nains qui assurent l’animation des marionnettes. Il sont ainsi encore plus nombreux à s’amasser derrière l’écran.
Les marionnettes ont aussi des mobilités différentes. Un ou deux points mobiles si elles sont tenues par une seule main comme en Turquie. L’animation est alors une sorte de pantomime.
Ou comme en Chine, elles sont entièrement articulées, au coude, au poignet, à la taille, aux jambes et parfois aux genoux. Une baguette, plantée entre les épaules et tenue horizontalement par le manipulateur, à la perpendiculaire de l’écran, permet tous les mouvements du corps : sauts périlleux, inclinaison de la taille, imitation de la marche avec un balancement des jambes.
Les mouvements des bras sont commandés par deux baguettes, chacune fixée à l’un des poignets, et le manipulateur joue de celles-ci entre les doigts d’une seule main.
Du point de vue esthétique, le plus intéressant dans la représentation des personnages est la différence de perspectives adoptée à l’intérieur d’une seule figurine : la coiffe est de trois quarts, le visage de profil, sauf pour les clowns, où il est de trois quarts, le corps est de face, les jambes de trois quarts pour qu’on puisse voir les deux, et les pieds de profil. Dans le découpage, les parties claires sont évidées et seuls les contours sont marqués par un mince filament de peau, tandis que, pour ce qui doit apparaître en couleur, le contour est au contraire évidé pour délimiter chaque partie. La peau est peinte et ensuite enduite d’une huile végétale pour rendre les couleurs translucides, afin qu’elles apparaissent nettement sur l’écran (ce n’est pas le cas dans les autres théâtres d’ombres d’Asie).
Le feu derrière l’écran est selon les cultures, une lampe à huile, un feu grandiose, une lampe d’acétylène, un fort éclairage électrique…
La lumière change l’ambiance, la magie, la poésie. Une flamme donne au personnage une existence tremblante, un aspect rêvé. Une lampe à huile joue sur les zones claires obscures. Une lampe électrique puissante joue sur la précision des traits sans le tremblé des personnages et des décors. La généralisation de l’éclairage électrique - on utilise de plus en plus fréquemment des tubes fluorescents - est certes pratique, mais de ce point de vue représente un recul par rapport aux lampes à huile : les vacillations de la flamme donnaient un frémissement aux personnages, même immobiles, comme s’ils étaient vivants
Si l’art des marionnettes fut à son apogée aux siècles derniers. Aujourd’hui, il agonise. Il disparaît en Chine, en Inde, en Turquie. Il nous a fallu longtemps chercher d’anciens maîtres pour retrouver l’esprit du Karagueuz à Istanbul.
Bien des troupes ont disparu ou sont en train de disparaître, et les maîtres meurent abandonnés.
Mon projet est aussi une manière de ne pas les laisser sombrer dans l’oubli.
Ces artistes sont souvent dédaignés. Comme à l’origine de ces spectacles, les lettrés, les prêtres, les dignitaires « tenaient les comédiens, jongleurs acrobates, ou marionnettistes pour racaille ambulante indigne de respect. Tout ce qui nomadisait – à l’exception des marchands – inspirait une véritable horreur à la chine classique, qui avait beaucoup pâti des invasions régulières des cavaliers venus du Nord. Ce n’est que bien plus tard que leurs spectacles devinrent divertissement de cour ou spectacle populaire sur le parvis des temples » (Nicolas Bouvier)
Aujourd’hui, ils sont toujours l’objet de dédain car ils ne participent ni en Inde, ni en Chine au formidable « boom » économique.
En cela le film est un hymne à ces hommes encore libres.
Et quand le théâtre d’ombre subsiste, les marionnettistes conservent leur ambivalence originelle : d’un côté méprisé parce que marginal, d’un autre adoré parce qu’il donne vie à des êtres inanimés. « Alors qu’en Occident les marionnettes constituent un art mineur, en Asie il est exactement sur le même plan que le théâtre d’acteurs, dont il constitue un équivalent. Il a même une supériorité sur celui-ci : les acteurs appellent les marionnettistes “maîtres” car jusqu’à une époque récente, les marionnettistes gardaient un peu de ce prestige dont étaient entourés les magiciens : les marionnettistes étaient en effet, à la fois, comme les acteurs, des artistes itinérants qui allaient de village en village pour la fête du temple local, mais aussi, à l’instar des prêtres taoïstes, des hommes qui possédaient certains pouvoirs religieux apparentés à ceux des médiums » Jacques Pimpaneau. C’est cette dimension médiumnique que je cherche à capter.
L’histoire (Un conte à la Voltaire)
Le petit roi des pommes m’a été inspiré par deux films Le Roi et l’oiseau de Paul Grimault (le scénario est de Jacques Prévert), Persépolis de Marjane Satrapi (son film, ses livres). Par les contes de Voltaire (Le monde comme il va et surtout Candide), le Pinocchio de Carlo Collodi, la ferme des animaux de George Orwell et le roman de Salman Rushdie Haroun et la mer des histoires.
Un personnage – une sorte d’Ulysse - part à la quête d’un « graal » philosophique. Un animal qui dise du bien des hommes.
Plus il avance, plus la raison de son voyage semble impossible à atteindre.
C’est la définition de l’aventure. Étymologiquement, « aventure » signifie ce qui « advient en marchant ».
Dans l’Odyssée, Ulysse revient chez lui après avoir apaisé le chaos du monde.
Dans mon histoire, Sutho traverse le monde tel qu’il est, quand l’histoire se termine, le monde reste chaotique.
S’il a appris quelque chose, c’est une certaine lucidité. Le monde est toujours incertain mais la morale est que l’instabilité, le déséquilibre sont la nature même du monde.
Éternel voyageur, permanent étranger, Sutho trouve un père et donc un repère.
Il ne revient pas chez lui. Il devient un « immigré » entre deux cultures. Ni d’ici, ni d’ailleurs.
Le petit roi des pommes ne cultive pas son jardin comme Candide, hors du monde. Il demeure à l’écoute des voix malheureuses et fait ce qu’il peut pour conserver intact le miracle de l’équilibre instable du monde.
Derniers mots, enfin. Le lecteur doit lire cette histoire avec des yeux d’enfants. À l’entendre avec des oreilles ouvertes sur les maux de notre temps. À l’imaginer fabriquée à partir d’écrans d’ombres, de leur magie et leurs mystères.
Et bien sûr accepter la forme singulière de mon récit, comme preuve de ma douce illusion que tout n’est pas encore foutu dans ce monde.
À savoir qu’on peut encore raconter des histoires à dormir debout et qui aient une petite ambition philosophique et politique.
Pour raconter cette histoire, je vais faire dessiner et fabriquer les figurines nécessaires au récit ainsi que les décors en les commandant aux troupes traditionnelles. Puis, nous filmerons dans les lieux où notre histoire se situe. Cambodge, Chine, Inde, Turquie…
Le théâtre d’ombres est une cérémonie, un rituel.
Et cette cérémonie sera évoquée puisque nous tournons aussi l’envers des décors et les salles de spectacles.
Nous verrons les manipulateurs donner vie aux figures et c’est tout un art mystérieux et étrange en train de faire que nous découvrirons.
Un art de la délicatesse. De la finesse des traits. Des subtilités des teintes et des couleurs. De la magie du clair-obscur. Du mystère de l’animation.
Plusieurs styles seront utilisés. Chacun correspondant à l’un de nos chapitres :
Celui du tyran et du tigre, sera confiée aux montreurs d’ombres Cambodgiens (Sbek Thom) de la compagnie royale de Phnom Penh.
Ils utiliseront les personnages traditionnels et vont y imaginer, fabriquer et inclure nos deux personnages Sutho et notre singe. Ils assureront les chapitres du tigre.
Nous leur demanderons de s’inspirer pour les décors des fresques peintes au palais du roi et qui décrivent la vie quotidienne au Cambodge.
Le fastueux mariage de la reine du fil translucide sera confié aux artistes chinois de la ville de Xian. Ils manient avec art la transparence des encres, les textures diaphanes, les trames fines et ils y excellent ( ).
Je confierai l’errance de Sutho dans les montagnes à la troupe de Pékin car ils manient les encres noires et l’art du paysage sombre et suggéré comme nulle part ailleurs au monde.
Le chapitre du gecko sera l’œuvre de monteurs ambulants du Tamil Nadu (Inde).
Eux aussi pratiquent un théâtre ancestral. Aimant le pittoresque, le grotesque, le paillard, ils s’y entendent dans l’expression des récits picaresques.
Ils travaillent généralement sur un écran éclairé par du feu avec des marionnettes de papiers.
Ils pratiquent leur art à quatre manipulateurs alors qu’au Cambodge, ils peuvent être plus de vingt.
Pégase le crack sera fabriqué en France dans le style du Chat noir. Nous adapterons le style de Rivière en nous inspirant des chevaux d’encre de Picasso.
La petite persane sans papier sera confiée aux montreurs d’ombres Turc dans le style « Karagheuz ».
Eux aussi aiment le picaresque, le social, le quotidien, l’ordinaire.
Leur batterie de marionnettes est composée de centaines de personnages un peu caricaturaux.
Leurs décors de prédilection sont les kiosques, les bazars, les traversées du Bosphore.
Puis à la façon de Pinocchio, le personnage principal deviendra un pantin de bois animé comme les autres personnages rencontrés dans l’île de la grande consommation par des manipulateurs masqués à la façon du Bunraku.
J’ai confié à Kattrin Michel qui, à Berlin, imagine et crée tous les pantins que l’on voit sur les grandes scènes internationales dont les pantins du spectacle de Dominique Pitoiset : La tempête.
Puis notre personnage ayant pris corps, nous passerons au tournage « réel ».
L’image - souvent à contre jour - gardera traces des théâtres d’ombres qui inspirent mon histoire.
Le narrateur
Autre élément constitutif du dispositif, le narrateur.
Aimant par-dessus tout, les récits picaresques du XVIII°(comme Tristam Shandy de Laurence Sterne ou Le Manuscrit trouvé à Saragosse de Jan Potocki) où l’on voit l’auteur se mêler de son récit, du comportement de ses personnages, et aussi souvent de ce qui le ne regarde pas, j’ai repris le même principe du narrateur dans le récit.
On le verra donc faire les voix, mimer les rôles, manipuler les marionnettes.
Il nous sert de pivot, de lien et d’intervenant entre les différents personnages.
Il jouera tous les rôles et fera toutes les voix. Sa mission est d’assurer la dynamique du récit.
Il lui arrivera comme raconté dans le script, de raturer, de se reprendre et de changer du tout au tout une des péripéties afin de satisfaire son public.
Le narrateur interprétera lui-même Zadig. Le rôle du roi déchu des pommes.
Denis Podalydès a accepté la charge de jouer, de mimer, de changer sa voix, de bouger son corps, d’interpréter tous les rôles et de donner au narrateur une énergie sans pareille et un entrain unique.
La musique (part très essentielle de notre film) qui accompagnera la totalité du film, sera composée par le DJ Turc Mercan Dede. Il sera accompagné par la chanteuse anglo-Indienne Susheela Rahman. Il utilisera ordinateurs, musiciens étrangers…
La chanson du petit voyageur sera composée par la musicienne habituelle de mes films : Béatrice Thiriet. De formation classique, elle aura la charge de composer en contrepoint la chanson pour voix d’enfant, piano, harpe et violons.
Pour ceux qui connaissent ses subtiles compositions, sa musique incarnera l’innocence, le sublime, le cœur pur qu’est notre petit héros.
Enfin, je souhaite confier les chorégraphies (scène des danses des enfants, du fils et de son père, la danse des pommiers) à Joëlle Bouvier.
J’aime sa chorégraphie, la douceur et la dynamique de ses œuvres.
J’aime ses spectacles et ses vidéos. Je lui ai demandé de collaborer aux séquences de danse, y compris dans la réalisation même de ces séquences.
Ses danseurs – souvent des jeunes des rues et des quartiers modestes deviennent sous son impulsion des princes et des princesses, fils et filles des meilleurs rois.
Equipe technique
Scénario et réalisation - Joël Farges
Production - CDP - Catherine Dussart
Avec le soutien de la Région de Bourgogne.
Coproduction - Zeynofilm - Zeynep Ozbatur (Istanbul)
Infotainment China - Cindy Mi Lin (Pékin)
Distribution des rôles - Denis Podalydès
Tuncel Kurtiz
Selin Gülçin Santircioglu
Musique - Mercan Dede (Istanbul)
Béatrice Thiriet (Paris)
Chorégraphie - Joëlle Bouvier (Paris)
Marionnettes - Kattrin Michel (Berlin)
Inka Art (Berlin)
Patricia Christmann (Berlin)
Costumes - Edith Vespérini
Décors - Jean Marc Pacaud



